SVT monde

Évolution et créationnismes

Quand l’obscurantisme s’érige en science

dimanche 2 avril 2006 par Erwan Le Fol

Guillaume LECOINTRE

Département « Systématique et évolution »,

Muséum national d’histoire naturelle,

Paris

D’où venons-nous ? D’où vient l’univers que nous habitons ? A ces questions aussi légitimes que lancinantes, les Hommes ont d’abord forgé des réponses dans des mythes fondés sur l’introspection, les intuitions, la révélation. Leur réussite ne fut pas sans rapport avec la mise en place de pouvoirs politiques fondés sur le contrôle étroit des esprits. Au cours des siècles s’est forgée une autre approche de la connaissance du monde, fondée sur l’analyse rationnelle et la possibilité d’un dialogue organisé par la reproduction d’expériences décisives. Ces expériences manipulaient des objets réels pour interroger le monde. Cette action sur le monde réel et la déduction de conclusions vérifiables, contrôlables, fondèrent alors l’assentiment non pas sur la foi en un dogme mais au contraire sur le scepticisme, le test, la vérification. À cet égard, l’émergence de la science apparaît comme une émancipation de l’intellect, une liberté supplémentaire, un gain de civilisation. Les vérités sur les origines de notre monde n’allaient plus s’affronter sous forme de guerres de religions, mais sous la forme d’expériences et de contre-expériences ingénieuses. C’est pour cela que le créationnisme dit scientifique est, en lui-même, véritablement contradictoire : il est la volonté de fonder scientifiquement les récits de textes sacrés. Comme la construction d’un mythe n’a rien à voir avec la construction d’une affirmation scientifique, les énoncés produits par l’un et par l’autre n’ont que très peu de chances de se recouper. Mais il y a pire : il y a incompatibilité constitutive entre l’un et l’autre, tout d’abord parce que le scepticisme exigé par la science est insupportable au sacré.

Dans le monde occidental, le créationnisme le plus puissant et le mieux organisé est certainement celui des fondamentalistes protestants, qui cherche les preuves scientifiques de l’intégralité des affirmations de La Genèse de la Bible. Littéralement, la Bible ne parle pas d’évolution des espèces mais de création. En prenant le texte non pas comme une métaphore mais au pied de la lettre, les créationnistes s’orientent à coup sûr vers un conflit avec ce que dit la science d’aujourd’hui du déroulement historique et des modalités de la formation de notre univers, de notre planète et de la vie qui s’y développe.

SECONDE POSTFACE À L’ATTENTION DES ENSEIGNANTS : RÉPONSES À DES OBJECTIONS CRÉATIONNISTES

John Rennie, rédacteur en chef du journal Scientific American, a identifié dans son numéro de juillet 2002 un certain nombre d’objections courantes faites par les créationnistes à l’encontre de la théorie de l’évolution. Voici comment je pense que l’on doive y répondre :

« L’évolution n’est qu’une théorie, pas un fait »

Ce fut le contenu d’un tract distribué anonymement dans la rue Geoffroy Saint Hilaire en juin 1994 lors de l’ouverture de la Galerie de l’Évolution du jardin des plantes à Paris. Comme nous l’avons développé ci-dessus, il n’y a pas de séparation possible entre faits et théorie. La théorie investit l’appréhension du fait, mais un fait sans théorie environnante ne signifie rien. L’évolution biologique est à la fois une théorie qui met en cohérence un grand nombre de faits, et des manifestations tangibles que nous appelons faits. La théorie n’est pas moins « vraie » ou moins crédible que les faits qu’elle explique. Il n’y a pas à employer le mot « théorie » dans un sens péjoratif. Les créationnistes n’ont jamais produit de théorie d’une plus grande cohérence que la théorie de l’évolution pour rendre compte des faits. Cela signifie que la théorie de la création est telle que les faits qu’elle essaie d’interpréter se contredisent entre eux, tandis qu’ils ne se contredisent pas entre eux dans le cadre de la théorie de l’évolution.

« Personne n’a jamais vu une espèce nouvelle évoluer »

Cette objection tombe à plat, puisqu’il suffit de mettre des faits en cohérence pour que l’évolution soir crédible. Plus personne aujourd’hui n’a vu la bataille d’Austerlitz. Pourtant, ce que nous savons de cette bataille tient à des restes, vestiges et documents écrits que nous devons articuler entre eux pour les comprendre. C’est la mise en cohérence maximale de faits isolés qui permet de penser cette bataille en tant que trame interprétative générale. Pourtant, personne n’irait remettre en cause la crédibilité de cet événement sous prétexte que plus personne n’y était. Personne n’irait dire que la bataille d’Austerlitz n’est qu’une théorie. Et pourtant, en quelque sorte, c’en est une.

Deuxièmement, cette objection est tout simplement fausse. L’apparition de nouvelles espèces en période historique a été de nombreuses fois documentée, c’est-à-dire, pour reprendre les termes de l’objection, l’évolution d’une espèce en une autre. Par exemple, on a pu observer que des remaniements chromosomiques chez des souris tunisiennes provoquaient des isolements reproducteurs et donc la naissance de nouvelles espèces, l’espèce descendante vivant au même endroit que la parente. L’hybridation naturelle entre deux types de tournesols identifiés comme espèces distinctes produisit une descendance qui ne pouvait plus se croiser avec les tournesols ancestraux, réalisant ainsi une nouvelle espèce. Cette expérience a même pu être reproduite en laboratoire. A partir d’une souche des années 1950, des mouches du vinaigre (drosophiles) ont été reproduites dans des laboratoires durant cinquante ans dans des conditions stables et pures. Pendant ce temps, les descendants restés dans la nature continuèrent à évoluer de leur côté. Lorsqu’il s’est agi de croiser, cinquante ans plus tard, les descendants domestiques restés « purs » et les descendants naturels, ce croisement fut rendu impossible par l’invasion génétique d’éléments génétiques dits « P » dans les populations naturelles. Les populations naturelles avaient tellement changé qu’elles étaient devenues, en quelque sorte, une autre espèce au regard de la souche originelle restée, elle, préservée de ces événements au laboratoire.

« L’évolution n’est pas scientifique parce que non testable. En d’autres termes, l’évolution n’a jamais été prouvée puisqu’on n’a pas de machine à remonter le temps »

Si on lit attentivement ce que nous avons développé ci-dessus, on constate vite qu’il n’y a pas besoin de machine à remonter le temps pour penser et conforter l’évolution biologique. L’évolution est parfaitement testable par l’approche expérimentale en laboratoire (cages à population de drosophiles, bactéries), observable sur le long terme (phalène du bouleau, drosophiles), ou par la reconstitution du passé à l’aide d’un régime de preuve d’historiens, c’est-à-dire par la mise en cohérence maximale, transparente et informatisée des pièces anatomiques des espèces, c’est-à-dire la reconstruction phylogénétique.

Dans les trois cas, à l’aide de régimes de tests différents, les sciences de l’évolution génèrent de la connaissance objective. Les chercheurs peuvent tester mutuellement leurs résultats sans avoir à « aller voir » dans le passé.

Par exemple, prenons le troisième régime de preuve, celui des sciences historiques : « Est-ce que la bataille d’Austerlitz est testable ? »

Oui, dans une certaine mesure, si un autre chercheur peut en faire un récit plus cohérent encore que le récit précédent grâce à de nouveaux faits ou à une meilleure articulation entre les faits. Par ailleurs, à l’égard des sciences historiques, il faut savoir que la notion de « test » est elle-même très discutée actuellement et n’est pas encore tranchée.

« L’évolution n’est pas étayée puisque les scientifiques changent tout le temps d’avis »

Ceci est valable pour l’ensemble des sciences. La discussion de la valeur des faits, l’amélioration des théories est une activité permanente de la science, qui exerce son activité la plus légitime sur le front d’émergence des connaissances. La stabilité des savoirs n’a aucune valeur scientifique, et les savoirs ne sont stables que plus ou moins longtemps.

« Si l’homme descend du singe, pourquoi reste-t-il des singes ? »

Cette question résulte d’une incompréhension totale des liens de filiation tels que les pratiquent les scientifiques. Déjà, dès le départ, l’affirmation « l’homme descend du singe » est mal formulée. En fait, l’Homme est un singe (il fait partie du clade des Simiiformes), il en porte tous les traits, parmi lesquels nous n’en citerons que trois : les deux os pariétaux fusionnés, les deux os dentaires fusionnés, et la fermeture postérieure de l’orbite par une paroi osseuse. Et même si l’homme n’était pas un singe, il ne faudrait pas dire « l’homme descend du singe », mais il faudrait dire « l’homme et les singes sont très proches cousins », et dit autrement, « ils partagent des ancêtres communs exclusifs ». Si l’homme n’était pas un singe, cette question serait aussi inepte que la question suivante : sachant que les enfants proviennent des adultes, pourquoi reste-il des adultes ? Car si, de par le passé, une espèce de singe a donné naissance aux hommes que nous sommes, cela n’empêche pas la multitude des autres espèces de singes de l’époque de continuer d’exister.

« L’évolution ne peut pas expliquer comment la vie est apparue sur terre »

C’est faux.

Il faudrait définir la vie, mais, quelle que soit sa définition (une définition au niveau moléculaire et ses propriétés, une définition au niveau protéique et ses propriétés, au niveau cellulaire et ses propriétés...), il existe des modèles qui expliquent bien comment la vie et ses propriétés sont apparues à partir de molécules organiques, et qui font l’objet d’expériences concluantes en laboratoire in vitro. Ces modèles sont darwiniens, en ce sens qu’ils font apparaître le couple variation-sélection. Ils concernent des entités capables de se multiplier dans l’espace et de se maintenir, comme de courtes séquences d’acide ribonucléique, par exemple. De plus, un grand nombre de molécules organiques constituantes de la vie sont trouvées sur des météorites, facilitant, en quelque sorte, la disponibilité des « briques » du vivant aux premiers âges de la terre.

« Les évolutionnistes ne peuvent pas montrer des formes de transition »

Il s’agit là des « chaînons manquants » chers à la presse.

C’est faux.

Si on parle rigoureusement, ces fameuses formes de transition sont des intermédiaires structuraux entre des types d’animaux connus de la faune d’aujourd’hui. Par exemple, prenons les lézards (les lépidosaures, sorte de « reptiles ») et les oiseaux. Les lépidosaures ont une queue, des dents, pas de plumes, pas de fourchette. Les oiseaux n’ont pas de queue, pas de dents, des plumes, une fourchette (réunion des deux clavicules). Le monde semble stable, ayant toujours contenu des animaux de « type lézard », sorte de puzzle aux pièces noires, et des animaux de « type oiseau », sorte de puzzle aux pièces blanches. En 1860 on découvrit un fossile, l’Archaeopteryx, qui est exactement le même puzzle, mais aux pièces tantôt noires, tantôt blanches, en fait ce qu’on appelle un intermédiaire structural. Il possède en effet une queue et des dents (comme le lézard), mais des plumes et une fourchette (comme l’oiseau). Depuis cette époque, une foule d’autres fossiles est venue enrichir les branches qui manquaient entre la branche des lézards et celle des oiseaux d’aujourd’hui. Il en va de même pour les « reptiles mammaliens » du Permien et du Trias, renfermant des proportions de caractères mammaliens tellement subtilement distribuées d’un fossile à l’autre qu’on a du mal à poser sur l’arbre phylogénétique le point qui définit les mammifères. Pour les créationnistes, toutes ces formes de transition ne seront jamais satisfaisantes : il manquera toujours des formes de transition entre les formes de transition !

« Les évolutionnistes expliquent bien la micro-évolution, mais pas la macro-évolution »

C’est faux.

La biologie d’aujourd’hui a mis en évidence les gènes Hox dont les mutations ponctuelles ont de vastes conséquences sur la morphologie externe des organismes. La littérature scientifique d’aujourd’hui regorge de ces mutants homéotiques. Le sens d’enroulement de la coquille d’un gastéropode tient à l’expression d’un gène. Plus la génétique du développement avance (et elle avance très vite depuis une vingtaine d’années), plus il est facile de comprendre comment on peut produire, grâce à une action simple sur des gènes maîtres, des modifications assez radicales de la forme ou de l’organisation générale des êtres vivants.

« Il est mathématiquement impossible que quelque chose d’aussi complexe qu’un œil, ou qu’une bactérie, ait pu apparaître par hasard. Les êtres vivants sont si compliqués qu’ils ne peuvent qu’avoir été créés par une intelligence »

Premièrement, cette objection se trompe sur le rôle du hasard . Le hasard n’intervient qu’à la source de la variation, ce n’est pas le seul hasard qui « produit » les fruits de l’évolution : protéines, bactéries, ou animaux. La sélection naturelle, véritable moteur de l’évolution, n’est justement pas l’ouverture du champ des possibles à toutes les aberrations et à leur maintien, mais elle agit précisément dans le sens contraire : génération après génération, elle trie les solutions viables en fonction des contraintes architecturales, fonctionnelles et celles liées aux contingences du milieu. L’œil ne naît précisément pas du chaos. Si l’on s’autorise une métaphore, le hasard des mutations (ou toute autre source de variation) est le carburant de l’évolution. La sélection, sorte de tamis très étroit, est le moteur de l’évolution.

Deuxièmement, cette phrase commet une confusion entre trois acceptions épistémologiques du mot « hasard ». A l’échelle de la mutation, l’occurrence inattendue de l’événement ponctuel identifié correspond au hasard-chance : c’est par « chance » qu’on trouvera un billet de dix euros dans la rue. A l’échelle des populations, il y a des événements aléatoires que nous pouvons appréhender à l’aide de lois de probabilité : c’est le hasard des dés. A une échelle encore plus intégrée, celle des contraintes du milieu que subit l’espèce, il y a la contingence des événements, c’est-à-dire un hasard mettant en jeu des paramètres si nombreux et si complexes qu’ils ne peuvent être déduits dans l’état actuel de la science (on ne dispose pas de lois de probabilité). L’objection créationniste prend le hasard au sens premier, ce qui autorise un effet de non-sens calculé entre la complexité de l’œil et le hasard-coup-de-chance : il paraît effectivement insensé d’obtenir un œil tout à coup à partir de rien, juste par coup de chance. Cependant, l’œil est le fruit d’une série longue de contingences ; et la complexité des événements contingents exige le hasard au sens troisième. Et précisément, les réserves méthodologiques exprimées par le recours à la contingence nécessitent une prudence que ne manifeste absolument pas le recours à une intelligence transcendante gratuite. Il s’agit là encore d’une objection nulle, épistémologiquement.

Troisièmement, il y une erreur récurrente de perspective. Les conditions du milieu changent de façon contingente. Nous n’avons que le résultat d’un déroulement historique unique, forcément pointé sur nous, de qui part une flèche rétrospective unique. Si le film pouvait se dérouler à nouveau, il est impossible qu’il fut à nouveau le même, comme l’a exposé S.J. Gould de manière argumentée. Cet aveuglement anthropocentriste a fait objecter par de nombreux créationnistes que les formes intermédiaires d’yeux devaient à coup sûr avoir été non optimales, comme si la Nature était arrivée à une sorte de point oméga, comme s’ils se prétendaient eux-mêmes aptes à imaginer mieux que quiconque ce que devaient être des yeux intermédiaires, sans même comprendre que la condition de leur maintien devait être, précisément, leur optimalité. C’est en fait une objection gratuite, et totalement infirmée par la diversité des yeux décrits dans le monde animal depuis Darwin. Il se trouve que ces yeux ont évolué indépendamment, mais à partir des mêmes gènes maîtres, soulignant la multiplicité des solutions viables à tout moment.

Quatrièmement, les créationnistes surestiment leur capacité à calculer mathématiquement la complexité d’un œil. La complexité d’un être vivant n’est pas formalisée. Lorsque les créationnistes ont tenté de le faire, ils ont importé la théorie de l’information en biologie (voir en France les écrits de M.P. Schützenberger, membre de l’UIP), ce qui constitua l’une des plus importantes impostures intellectuelles en biologie de la seconde moitié du XXème siècle. Cette importation, notamment, ne tenait aucun compte de l’épigenèse, ni de la variation-sélection à l’échelle moléculaire et cellulaire, et réduisait effrontément un gène à une unité d’information (voir Segal, 2003, sur les abus de l’utilisation de la notion d’information). Enfin, on oublie trop souvent qu’avec un modèle variation-sélection, le simple engendre très vite le compliqué, beaucoup plus vite qu’on ne le pense. Ceci a été vérifié à l’aide de simulations informatiques comme en génétique du développement.

Cet article est la copie d’un document produit par Guillaume LECOINTRE du Muséum d’histoire naturelle de PARIS consultable sur le lien suivant : CNRS Sagascience

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